Le syndrome de privation

  L'éleveur a une lourde responsabilité dans l'avenir comportemental des chiots qu'il vend. En particulier c'est à lui d'enrichir au maximum l'environnement de ses animaux, faute de quoi peut se développer ce que les vétérinaires appellent un syndrome de privation, une affection très invalidante qui rend la vie quasi impossible au propriétaire de l'infortuné animal
     
ace à un chiot craintif, qui a peur des bruits ou des gens, la réaction est encore trop souvent de dire : " c'est sa nature, il est comme ça et on ne peut rien y faire !". En réalité ce chiot est sûrement atteint d'un trouble du développement du comportement qualifié de syndrome de privation sensorielle, et il en était atteint avant même d'être adopté. Le jeune âge de l'animal permettra des possibilités thérapeutiques d'autant plus efficaces que le début de la thérapie sera précoce ; car il s'agit d'une maladie grave, invalidante pour le chien comme pour le maître, et de pronostic très réservé à l'âge adulte. L'accent sera donc porté sur la prévention.
Le syndrome de privation sensorielle se définit donc comme un trouble du développement du chiot, caractérisé par la difficulté voire l'incapacité du chien à gérer des informations sensorielles. Il se développe lors d'élevage en milieu hypostimulant. Cliniquement, le tableau distingue 3 stades :

Stade 1

Le chiot présente des phobies isolées mais souvent multiples, facilement identifiables comme la phobie des voitures ou la phobie des humains de sexe masculin ou l'inverse, phobie des gros chiens ou phobie des pétards puis en grandissant de l'orage etc.


Stade 2

Le chiot est décrit comme craintif, ayant peur de tout (de la ville, des bruits, des inconnus, des autres chiens...). Placé en milieu inconnu, il présente une attitude d'exploration caractéristique dite " posture d'exploration statique " : il se tapit d'abord, les postérieurs sous lui, crispé. Puis il renifle à distance l'objet ou la personne inconnus, et se détourne enfin en reculant vers un abri.


La "posture d'expectative" est une position elle aussi caractéristique du stade 2. Le chien présente une posture ambivalente avec cou tendu et tête en extension pour renifler et prendre contact avec une chose inconnue, et l'arrière main recroquevillée sous lui, la queue entre les pattes. Cette posture est assez vite reconnaissable car souvent exprimée par le chien. En cas d'approche d'un individu étranger, le chien se réfugie sous un meuble, dans le coin de la pièce, et cherche à se soustraire à la manipulation. S'il est acculé, on peut assister à des agressions par peur que l'on sait vulnérantes puisque imprévisibles, non précédées de menace. La morsure est forte mais brève. Lors de ces agressions, les pupilles sont dilatées et les propriétaires qualifient de ce fait volontiers le regard du chien de "regard de fou", ou parlent encore des "yeux rouges".

Dans le cortège des manifestations de la peur, on peut aussi observer la vidange des glandes anales ou la miction et la défécation. Le chien s'alimente en général la nuit, en l'absence des maîtres. Il ingère rapidement sa ration, la queue rentrée entre les postérieurs, les oreilles couchées et le ventre levreté. Le moindre stimulus inhabituel stoppe l'ingestion. Le chien est malpropre depuis toujours, car là encore il est trop apeuré pour faire ses besoins à l'extérieur: il se soulage une fois au calme c'est-à-dire de retour à la maison... Il n'est pas rare d'observer des plaies de léchage sur le carpe gauche essentiellement (rappelions que les Caniches nains, les Labradors et les Bergers allemands expriment plus fréquemment leur anxiété sous cette forme). En matière de reproduction, les chiennes ont des chaleurs irrégulières avec une absence de cycle prolongée. Globalement, on retiendra que le chien ne supporte pas les changements, qu'il évolue de façon stéréotypée chez lui, empruntant toujours les mêmes voies de passage par exemple.


Stade 3

La peur de l'inconnu est tellement violente que le chien est en état d'inhibition complète. On parle volontier de chien qui vit dans un placard ou dans une caisse qu'il ne quitte jamais. Il s'agit d'une véritable dépression avec inhibition exploratoire et ludique marquée Les troubles du sommeils sont aussi caractéristiques d'un état dépressif avec réveils nocturnes et inversion des phases du cycle (avec phase de rêve dans les 10 minutes qui suivent l'endormissement).

Les prises alimentaires sont aussi très affectées, et c'est parfois la maigreur du chien qui pousse le propriétaire à consulter ! Dans cette forme, les agressions sont quasi inexistantes, le chien présente une inhibition comportementale totale. Les troubles sont dus à un défaut d'adaptabilité face à un environnement nouveau par incapacité à décoder les informations sensorielles des stimuli rencontrés. Il faut remonter aux premières semaines de la vie du chiot pour comprendre ce qui se passe.

Hypostimulation

Le cerveau du chiot va se développer de façon génétiquement programmée mais sous l'action des stimulations de l'environnement. Les cellules nerveuses sont connectées entre elles par des synapses, zones jonctionnelles qui ne restent fonctionnelles que si elles ont été sollicitées à plusieurs reprises et de façon régulière c'est ce qu'on appelle la différentiation synaptique. A partir de 7 semaines déjà, et là encore sous contrôle génétique, les milliards de synapses qui ont été formées à l'état d'ébauche mais qui n'auront pas été suffisament stimulées seront tout simplement détruites ! C'est le "grand ménage du cerveau". C'est ainsi qu'il a pu être démontré que le poids d'un cerveau de chien diminue de 70 % si le chien n'a pas été stimulé. On aura compris que c'est donc la discordance entre le nouveau milieu de vie du chiot adopté et l'environnement dans lequel il a été élevé qui va provoquer les troubles. Il y a inadaptabilité du fait d'une impossibilité à gérer les informations qu'il reçoit par immaturité de son réseau de neurones.

Les chiens atteints d'un syndrome de privation sont issus d'élevages dits hypostimulants : certains élevages à la campagne pour les chiots allant en ville (toujours se méfier de " l'élevage au grand air, au calme "...), allotement trop précoce de chiots (vers 4 semaines) dans des animaleries, élevage concentrationnaire où les chiots sont parqués et peu manipulés.


Evolution

Sans traitement, le syndrome de privation évolue de plusieurs façons :
Apparente guérison parce que le propriétaire a décidé de bannir de l'environnement du chien tout ce qui l'effrayait. Ainsi installé dans un milieu connu qui ne varie pas, le chien arrive à gérer le peu d'informations sensorielles qui lui parvient. Les maîtres reconnaissent d'ailleurs volontiers que le chien est installé dans ses habitudes, et qu'il ne faut surtout pas les lui changer sous peine de provoquer des crises de panique.
Amélioration sensible grâce à un hyperattachement à un des maîtres, voire à un autre chien. C'est une voie d'évolution fréquente, car le chien reproduit ainsi un lien d'attachement proche de celui du chiot à la mère en cas de danger, le chiot se réfugie au contact de l'être d'attachement choisi et s'apaise. L'exploration d'un milieu inconnu va ainsi devenir possible même si les progrès sont timides, grâce à ce pôle sécurisant. Le problème principal de cet hyperattachement est qu'il peut entraîner à terme une anxiété de séparation avec son cortège de dégradations dans la maison lorsque le chien est laissé seul...
Evolution du stade 2 sévère vers le stade 3 en quelques mois, si les aménagements précédents, ou mieux une thérapie, ne sont pas envisagés assez rapidement.


Traitement

Le traitement fait obligatoirement intervenir une chimiothérapie (prise de médicaments) associée à des thérapies comportementales. La chimiothérapie utilise des médicaments qui vont réguler, inhiber ou relancer certains réseaux synaptiques, et stabiliser ainsi le statut émotionnel du chien. Les molécules sont anxiolytiques ou antidépressives selon les cas. Il va sans dire que seul un vétérinaire est habilité à prescrire ces médicaments. Une chimiothérapie n'a aucun sens si elle n'est pas associée à une thérapie comportementale. Celle-ci a pour but d'élever le seuil des stimulations à partir duquel l'animal réagit par la peur (évitement, fuite, agression par peur, automutilation). Elle passe toujours par le jeu, de manière à créer une ambiance positive et stimulante. Les techniques de punitions sont à proscrire car elles aggravent l'anxiété avec risque non négligeable d'agression. De même, les caresses prodiguées alors que le chien cherche à fuir ou tremble ne font que renforcer positivement la réaction de crainte et l'évitement. Lorsque le chien est bien engagé dans une séance de jeux avec son maître, il est progressivement amené au contact de ce qui l'effraie. Ce peut être une voiture garée à proximité, un accès au jardin, la diffusion d'une cassette de bruit à faible volume... selon les stimulations répertoriées lors de la consultation.
Cette thérapie doit respecter des règles précises pour être efficace car mal appliquées, elles peuvent aggraver l'état du chien. Cette thérapie sera définie par le vétérinaire au cas par cas. C'est un véritable contrat de soin fondé sur une relation étroite entre les maîtres et le vétérinaire. Les espoirs de guérison thérapeutiques sont éminemment variables selon le stade et la précocité du traitement qui reste lourd. Comme dans tous les troubles du développement, la prévention concerne les premiers intervenants dans la vie du chiot, à savoir les éleveurs. Nous avons vu que le niveau d'homéostasie sensoriel, la " carte du monde" du chiot, se met en place en grande partie dans les premières semaines de la vie. Les maître-mots de cet éveil sensoriel sont diversité et répétition. Chaque éleveur doit bien sûr composer avec son environnement immédiat (maternité) et global (campagne ou ville, maison ou appartement), mais on peut tenter de donner des " trucs " a suivre pour enrichir un milieu de vie pauvre au départ. Sur le plan pratique, les chiots nouveaux-nés sont compétents tactilement et olfactivement il est donc recommandé de les manipuler souvent, avec des vêtements différents pour varier les textures, et par des gens différents pour varier les odeurs corporelles. N'oubliez pas que si la mère est à jour de ses rappels vaccinaux, les chiots auront un taux d'anticorps protecteurs suffisant jusqu'à 6-7 semaines (début de la période critique). Dès l'âge de 15 jours (ouverture des yeux et des oreilles), on stimulera la vue et l'ouïe par des couleurs vives portées sur les vêtements ou aux murs (d'où l'intérêt d'une salle d'éveil équipée pour les chiots). Un poste de radio maintient un niveau sonore correct la journée et une station de FM bien choisie alternera voix et musiques fortes. De même, des jouets qui servent à stimuler les bébés excitent l'attention des chiots (objets à rouler avec des clochettes à l'intérieur, balles caoutchouc de textures rugueuses...) Au sevrage (4-6 semaines), les chiots sont souvent séparés de leur mère du moins par période. Entre eux, ils s'adonnent à des jeux corporels qui structurent les postures et permettent l'acquisition de l'inhibition. Des agrés tels que toboggan, tunnels en PVC, trapèzes et autres cordes pendues feront vite d'excellents enjeux à se disputer, pour tirer, escalader, mâchouiller... Dans ces périodes de jeux auquels les éleveurs doivent participer de façon active, il ne faut pas hésiter à faire vrombir le moteur de la voiture, du tracteur, d'une moto, et même à provoquer des détonations, sans toutefois bloquer les chiots ! L'homéostasie s'aquiert par une habituation au stimuli sans stress, et la meilleure façon de suivre cette règle est d'observer les chiots : si l'intensité est correcte, le chiot s'arrête un instant, observe, puis reprend son activité. Au fil des séances, avec la même intensité, il ne réagira plus du tout. Si le stress est trop fort, le chiot s'arrête et fuit se réfugier au nid en tremblant. Dans ce cas, il faut reprendre les séances à un niveau nettement plus faible. Lorsque le chiot est prêt pour l'adoption, les conseils de l'éleveur sont importants car pris très au sérieux et généralement suivis par les propriétaires : " Docteur, je n'ai pas sorti mon chiot avant 4 mois car l'éleveur m'a dit pas avant la fin des vaccins!" A 4 mois, si le chiot n'a pas acquis une bonne socialisation, c'est quasiment trop tard ! Les dernières générations de vaccins, contre la parvovirose notamment, sont capables d'immuniser le chiot sans être totalement détruits par les anticorps d'origine maternelle. Injectés dés la 5ème semaine si nécessaire, ils constituent un excellent préalable aux vaccins groupés des 7-8 et 11-12èmes semaines. On conseillera les sorties du chiot dans les endroits publics type marchés matinaux, hall de gare, rues ou galeries marchandes, pour achever la socialisation interspécifique. Le vétérinaire qui prendra la relève ne pourra que se faire l'écho d'un tel discours, gage de sérieux et valorisant pour l'éleveur. Enfin, il reste à envisager le cas d'un problème sérieux : le cas par exemple où un chiot a été vendu pour travailler en ring, mais il se trouve atteint d'un syndrome de privation stade 2 qui va l'invalider sérieusement dans ses sorties. Le propriétaire se refuse à faire une thérapie, car il a été prévenu des résultats plus ou moins incomplets et des séquelles potentielles. De quel recours dispose-t-il ? Les troubles du développement comportemental ne font pas partie de la liste actuelle des vices rédhibitoires. Cependant, de plus en plus lors d'une vente de chien, la législation va en protégeant l'acheteur. L'acheteur pourra avoir recours à la garantie du vice caché. Il faut pour cela qu'il prouve que le défaut est grave, qu'il est antérieur à la vente, et rend la " chose " impropre à l'usage auquel elle était destinée. Un chien de compagnie agressif ou un chien de travail peureux suite à un syndrome de privation peut entrer dans cette catégorie de vices. Pour l'instant la juridiction est vide, et rien n'est défini précisément. Mais, même sans redouter une action en justice, quoi de plus désagréable pour un éleveur que d'avoir des clients non satisfaits, que ce soit pour raison esthétique ou comportementale ? Alors tous à vos jouets et avis!


Retour Accueil

Les Cockers de l'Etang au Coeur Sauvage
Version 2005
23a, rue de Rathsamhausen
67 144 ESCHAU
Tél : 03 88 64 17 03
Design : DAT
Email : cockers@coeur-sauvage.com