DYSPLASIE DE LA HANCHE

LA CHASSE AUX PORTEURS SAINS

 

La dysplasie de la hanche est actuellement l'un des problèmes majeurs dans la sélection de nombreuses races. La plupart des associations concernées ont mis en place une politique de sélection incitant les éleveurs à faire contrôler radiologiquement les hanches de leurs reproducteurs. Jacques Charrier, membre du comité du Doberman Club de France et médecin de formation, s'intéresse de près à l'éradication de cette affection chez le Doberman tout en suivant l'évolution des recherches vétérinaires. Il fait un point sur les causes, la pathologie et les degrés de gravité de la maladie. Il insiste en particulier sur les méthodes efficaces qui permettent de diminuer l'incidence de la maladie dans le cheptel d'élevage.

 

La dysplasie coxo-fémorale peut se définir comme un développement anormal de l'articulation de la hanche débutant dès le plus jeune âge.
Inapparente à la naissance, elle ne peut être qualifiée de congénitale ; mais cette malformation se développe au cours de la croissance chez les chiens prédisposés génétiquement et se traduit par une instabilité articulaire plus ou moins accentuée qu'engendrent des anomalies morphologiques : tantôt la cavité cotyloïdienne (appelée aussi acétabulum) est insuffisamment profonde ; tantôt la tête du fémur est plus ou moins bien formée (non sphérique ou trop petite par exemple) ; tantôt les deux défauts coexistent. Il en résulte que l'emboîtement (ou congruence) entre tête fémorale et bassin (appelé chez le chien coxal) se fait mal, ce qui entraîne des troubles de la démarche et une usure anormale et prématurée des surfaces articulaires avec, ultérieurement, douleurs et altérations arthrosiques.

 

L'examen radiologique des hanches est le seul moyen de diagnostiquer à coup sûr la présence ou l'absence de dysplasie.

INDISPENSABLE MUSCULATURE

Plusieurs conditions sont nécessaires au bon fonctionnement de l'articulation coxo-fémorale :
- une bonne congruence des surfaces articulaires et un appareil ligamentaire efficace : la fosse cotyloïde et le bourrelet acétabulaire doivent recouvrir les 2/3 de la tête fémorale. Le chien à un acétabulum, un bourrelet acétabulaire et un col fémoral moins développés que ceux de l'homme ; en revanche, le ligament de la tête est nettement plus important : il joue à la fois un rôle de fixation et d'amortissement.
- un développement suffisant des muscles periarticulaire : les membres postérieurs du chien ne portent que 40% du poids du corps ; ils sont nettement propulseurs et les forces qui s'exercent sur l'articulation sont très importantes. Il est nécessaire d'obtenir un équilibre parfait entre les forces de pression d'une surface osseuse à l'autre.
L'étude radiographique des travées osseuses periaticulaires montre qu'il existe des groupes de tension (tension exercée par certains groupes musculaires) et des groupes de pression (compression due au poids).
S'il y a une mauvaise congruence, une laxité ligamentaire et, donc, un déséquilibre dans le système des forces, il y a progressivement apparition de lésions qui évoluent irréversiblement vers la dysplasie, puis la coxarthrose.
Les chiens atteints de dysplasie ne manifestent pas obligatoirement de signes de maladies. Certains présentent des signes de douleurs aux hanches lors d'une manipulation ou d'un exercice. D'autres montrent à la course une démarche anormalement balancée ou sautillante. D'autres encore ont des difficultés à se relever ou bien n'extériorisent leur anomalie qu'après des exercices assez violents. Enfin, on voit certains jeunes chiens atteints de dysplasie montrer pendant la croissance, une claudication de l'arrière-train qui disparaît par la suite pour ne se manifester à nouveau que lors du vieillissement et de la dégénérescence artrosique.
Ainsi donc, la présence ou l'absence d'un ou de plusieurs de ces symptômes et d'autres imperfections ne suffit pas pour porter un diagnostic.
Seul un bilan radiologique des hanches peut diagnostiquer à coup sûr la présence ou l'absence de dysplasie.

 

Lors de l'examen clinique, le vétérinaire peut déceler des " signes suspects " chez le chien présentant une démarche anormalement balancée, avant l'examen radiologique

Lors de la manipulation (comme le membre postérieur en extension complète), le sujet examiné par le praticien peut montrer une gêne douloureuse qui est un autre signe d'une mauvaise congruence.

DE L'INTERPRETATION RADIOLOGIQUE

La prise de clichés et leur interprétation ont été clairement codifiées. Le chien, préalablement analgésié, est placé sur le dos, en extension complète, pattes arrières tendues et bien parallèles, avec les rotules bien centrées.
L'identification comprend :
- Le nom du vétérinaire et son lieu d'exercice ou son numéro d'inscription à l'Ordre.
- Le nom du chien (nom + affixe), son n° de tatouage, sa race, son sexe, sa date de naissance.
- La date du cliché.
- L'orientation droite-gauche
La radiographie doit être accompagne d'une attestation du vétérinaire certifiant qu'il a personnellement vérifie le n° de tatouage du chien radiographie.
L'ensemble est envoyé au club ou lu par le vétérinaire lui même. Après avoir émis une appréciation un peu subjective sur les têtes fémorales, les acetabulum, la coaptation, le lecteur fait alors appel à la coxométrie.
A partir de là, et selon les types de déformations coxo-fémorales constatées, on range le chien dans l'une des cinq classes prévues par la nomenclature internationale :
A Aucun signe de dysplasie (articulations bien conformées, angle de Norberg-Olsson égal ou supérieur à 105°)
B- 1 : état sensiblement normal (articulations bien conformées, angle Norberg-Olsson supérieur à 100° mais inférieur à 105°)
B- 2 : stade intermédiaire (articulations imparfaites, angle de N-O égal ou supérieur à 105°)
C : Dysplasie légère (articulations plus ou moins imparfaites, angle de N-O inférieur à 100°)
D : Dysplasie moyenne (articulations imparfaites, arthrose débutante, angle N-O inférieur à 100°)
E : Dysplasie sévère (articulations très imparfaites en sub-luxation ou luxation, arthrose importante , angle de N-O inférieur à 100°)
Si les deux hanches sont pathologiques, la lecture se fait sur la moins bonne des deux.

 

LEXIQUE

Acétabulum : appelé aussi cotyle, c'est la cavité de l'os iliaque dans laquelle s'emboîte la tête du fémur.

Bourrelet acétabulaire : le terme acétabulaire est synonyme de cotyloïdien. C'est un anneau fibro-cartilagineux appliqué sur le pourtour de la cavité cotyloïde de l'os iliaque.

Coxarthrose : l'arthrose est un processus dégénératif de la hanche.

Coxométrie : Ce sont les mensurations dont la plus connue est la mesure de l'angle de Norberg-Olson obtenu en tirant un premier trait entre le centre des deux têtes fémorales et un deuxième trait entre ce centre et l'extrémité supérieure du cotyle : cet angle ne doit pas être inférieur à 105°

Dégénérescence arthrosique : affection dégénérative chronique des articulations.

Facteur d'héritabilité : facteur transmis selon les lois de l'hérédité.

Luxation ou sub-luxation : déboîtement, déplacement d'un os de son articulation .

Muscles périarticulaires : muscles qui siègent autour de l'articulation.

Modèle polygénique à seuil : caractère héréditaire dépendant de plusieurs gènes dont l'un est dominant.

Os illiaque : ce sont les os formant la ceinture pelvienne.

Pool chromosomique : ensemble des chromosomes.

Porteur sain : sujet en parfaite santé apparente mais qui porte le gène responsable de la malformation.

Sujet analgésié : sujet anesthésié (analgésie = anesthésie).

Travées osseuses : particularité anatomique de l'os constitué de " rangées " (travées) osseuses.

L'HEREDITE… MAIS PAS SEULEMENT

Le monde vétérinaire a été longtemps agité par une controverse dont on peut schématiser ainsi les points de vue extrêmes :
- pour les uns , la dysplasie était une maladie due aux mauvaises conditions d'élevage.
- pour les autres, la dysplasie était uniquement une maladie héréditaire.
La vérité n'est sûrement pas aussi tranchée.
Les carnivores sauvages, mal nourris dans leur jeune âge, sont quasiment exempts de dysplasie (par contre ils sont fréquemment rachitiques) et la floraison des cas de dysplasie à partir de 1950 a coïncidé avec une alimentation mieux équilibrée certes, mais plus riche et trop souvent distribuée en excès. Dès lors, le développement trop rapide du squelette associé à l'excès pondéral vont entraîner chez les sujets prédisposés des pressions articulaires excessives et trop précoces altérant le cartilage. De fait, les races lourdes (Saint-Bernard, Bullmastiff) sont les plus touchées, contrairement à celles de type longiligne et élancé qui sont moins atteintes. Quant aux lévriers à fort développement musculaire et aux races dont l'adulte n'excède pas 12 kg, ils sont relativement épargnés. Enfin, le facteur d'héritabilité se situerait aux alentours de 50%, ce qui signifie que le facteur génétique n'est pas seul, mais qui les facteurs d'environnement jouent leur rôle.
La présence de plusieurs gènes sera nécessaire pour que se développe la dysplasie (c'est le modèle polygénique à seuil qui fournit présentement l'explication la plus séduisante). Cela expliquerait qu'en fonction du potentiel génétique des chiens accouplés, des sujets indemnes et que, de chiens apparemment sains, puissent naître des dysplasiques.
De fait, des travaux réalisés aux U.S.A., ont montré que :
- les accouplements entre deux dysplasiques donnent 6 à 20% d'individus indemnes
- les accouplements entre un dysplasique (C, D ou E) et reproducteur sain (A ou B), donnent 40 à 60% de chiots dysplasiques
- les accouplements entre individus sains donnent 20 à 30% de chiots dysplasiques.

 

GARE A LA SURALIMENTATION

On s'accorde aujourd'hui presque unanimement à considérer la dysplasie de la hanche chez le chien, comme une affection héréditaire polygénique à expression variable et à caractère quantitatif, ce qui veut dire que plusieurs gènes sont impliqués et que leurs effets s'additionnent plus ou moins selon les individus, en outre, l'environnement (format, constitution, taux de croissance, tonus des masses musculaires) jouerait un rôle important dans le développement de la dysplasie.
Il apparaît donc que des facteurs génétiques encore incertains, plus ou moins concentrés ou actifs selon les individus, doivent être incriminés, mais que leurs conséquences seront d'autant plus néfastes que des conditions d'élevage inadéquates leur auront permis de mieux s'extérioriser.
Si l'on excepte le rôle qui serait favorisant de l'hormonothérapie, intempestive chez la lice, on doit penser essentiellement à la suralimentation des chiots de grande race à croissance rapide, à ossature lourde , à ossification tardive qui ont des tissus mous, des articulations instables, une abondante graisse sous-cutanée, une musculature insuffisante associée à un manque d'exercice.
La phase critique pour le développement de la tare est très précoce et se situe dans les huit premiers mois de la vie de nos chiots ; mais il faut se souvenir que, dans l'ensembles de races, 10% des chiens évoluent radiologiquement du stade normal au stade dysplasique entre 11 et 24 mois d'âge.
Il reste capital de ne jamais oublier que l'environnement ne peut en aucun cas créer un dysplasique si l'animal n'est pas porteur des gènes de la dysplasie.
A contrario, un environnement particulièrement favorable peut parfois longtemps empêcher l'apparition sur les clichés des signes de la dysplasie : on sera en présence d'un porteur sain, finalement le plus dangereux pour l'élevage.

 

BIEN CHOISIR LES LIGNEES

Maladie biomécanique de déséquilibre entre les muscles et la croissance osseuse, induite par un facteur héréditaire polygénique, souvent révélée ou aggravée par le mode de vie et l'alimentation, la dysplasie de la hanche continue de susciter de nombreuses recherches.
L'éradication de cette tare sera difficile et longue à obtenir. Elle ne révèle pas de l'euthanasie systématique de l'animal porteur, mais de son élimination de l'élevage donc de la reproduction.
La radiographie du bassin reste la base de toute sélection. Pratiquée dès les premiers mois, comme le préconisent plusieurs vétérinaires, elle a l'avantage de mettre très tôt sur la touche les chiots repérés, mais cette précocité ne peut résoudre le dépistage de tous ceux dont l'anomalie demandera des mois pour s'inscrire sur les clichés.

BIEN UTILISER LE DEPISTAGE

La présence de plusieurs gènes chez un reproducteur est nécessaire pour que cette affection se manifeste radiologiquement. Si l'on accouple un étalon et une lice auxquels il manque l'un de ces gènes, on aura l'impression de réaliser l'union d'animaux exempts de toute dysplasie car, de fait, ils n'auront aucun signe clinique ou radiologique de cette tare. Mais, l'un apportera peut-être à l'autre le gène manquant qui s'introduira dans le pool chromosomique de certains de leurs descendants : d'où la possibilité - vérifiée - qu'un mâle et une femelle indemnes aient dans leurs portées quelques sujets dysplasiques.
C'est ce qui se passe dans la sélection de masse qui signifie que les animaux reproducteurs choisis uniquement sur leurs caractéristiques individuelles, sans considération des descendants ou des ascendants. Il s'agit d'un mode de sélection lent et peu efficace.
La sélection sur la progéniture est par contre une technique bien plus rentable pour le contrôle de la dysplasie de la hanche : elle utilise des lignées de géniteurs indemnes de dysplasie dont les descendants se sont eux-aussi montrés exempts de la tare.
La probabilité d'obtenir une portée totalement indemne qui garantira pour l'avenir des filières des sujets normaux est considérablement accrue si l'on réunit les conditions suivantes :
- géniteurs indemnes de dysplasie
- Leurs parents et leurs quatre grands
-parents indemnes également
- leur collatéraux (frères et sœurs) indemnes aussi
- leur descendance normale lors d'une ou plusieurs portées antérieures

 

UN TRAVAIL DE LONGUE HALEINE

La sélection basée sur un examen radiologique du bassin doit être poursuivie sans relâche par ceux qui la pratiquent déjà et entreprise par étapes chez les autres, en s'assurant que les générations successives sont toutes indemnes de dysplasie. Cependant, on doit en connaître les limites et penser aux erreurs d'élevage : il faut, par un entraînement physique bien dosé et constant, aider nos chiots à se constituer une musculature solide et, surtout, il ne faut à aucun prix les suralimenter.
L'élimination de la dysplasie exige des clubs de races lucidité et fermeté et des éleveurs, courage et persévérance. Mais, ceux qui ont accepté cette pratique systématique ont vu leur pourcentage de dysplasiques baisser de 10%, en 15 ans et, surtout, (selon Corley) le taux d'excellents (sujet A ou B) progresser nettement. Statistiquement, les clubs de races qui enregistrent les résultats les plus concluants sont ceux qui n'hésitent pas à écarter de l'élevage des sujets de valeur descendance un nombre élevé de dysplasie dans le cheptel des races touchées confirme la nécessité d'éliminer les sujets et les lignées atteints afin de continuer d'améliorer les prochaines générations d'élevage.

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