LES TUMEURS CUTANEES DU CHIEN

 

Les tumeurs cutanées sont malignes ou bénignes. Ce sont les types tumoraux les plus souvent rencontrés chez le chien. Plus l'intervention est précoce, plus le pronostic sera favorable.

Les tumeurs cutanées représentent une part non négligeable de la dermatologie vétérinaire, par leur fréquence et surtout par leur importance au plan médical, puisqu'elles peuvent mettre en jeu le pronostic vital de l'animal. La peau est un organe très diversifié, constitué de multiples types cellulaires, et de nombreuses tumeurs peuvent y être rencontrées. Cet article, après avoir établi des données d'ordre général sur la cancérologie cutanée, se propose de décrire quelques tumeurs de la peau rencontrées fréquemment chez le chien. Il ne s'agit, bien évidemment, pas d'être exhaustif, mais de familiariser le lecteur avec cette discipline.

GENERALITES

Une tumeur ou néoplasie est constituée par la prolifération de plusieurs clones de cellules qui bénéficient d'une autonomie biologique, c'est à dire qui ont tendance à proliférer sans se soumettre aux facteurs habituels de régulation de l'organisme. Il faut donc différencier la tumeur d'un certain nombre de processus qui ne relèvent pas du même mécanisme, mais qui peuvent, cliniquement, lui ressembler : néoformations inflammatoires, kystes, hématomes, naevis, kératoses... A ce stade, une notion importante à retenir est la distinction fondamentale entre une tumeur bénigne et une tumeur maligne. Une tumeur bénigne est une tumeur qui ne présente pas d'agressivité locale ni générale, alors qu'une tumeur maligne se comporte agressivement, a tendance à la récidive après une exérèse chirurgicale, à l'envahissement des tissus voisins et provoque des métastases, c'est à dire l'éclosion de tumeurs secondaires, développées à distance, et autonomes. On parle alors de cancer. Ces données (bénignité/malignité) sont avant tout des données cliniques et microscopiques, et ne doivent pas être confondues avec la notion d'innocuité qui est une donnée pronostique : certaines tumeurs, apparemment " bénignes " se comportent en fait agressivement, et d'autres "malignes " ne provoquent que rarement la mort de l'animal. Certaines tumeurs même " bénignes " peuvent être présentes en grand nombre et/ou très disgracieuses d'un point de vue esthétique...
Les tumeurs cutanées et sous-cutanées sont les tumeurs les plus communes du chien, puisqu'elles représentent selon certaines études 30 % de toutes les tumeurs de cette espèce. Environ 5 chiens sur mille développeront une tumeur de la peau.
La plupart du temps, l'origine de la tumeur est inconnue. Cependant, pour les tumeurs de la peau, certains facteurs de risque ont été établis ainsi des virus peuvent être parfois mis en cause, les rayonnements solaires et un dysfonctionnement hormonal sont à l'origine du développement de certains cancers cutanes.
La multiplication excessive des cellules tumorales est à l'origine de modifications cutanées qui passent d'abord inaperçues, mais qui rapidement provoquent des signes cliniques, qui doivent " faire penser cancer ". Il s'agit essentiellement de lésions en relief, sous la forme de plaques, d'excroissances, de nodules, de plus ou moins grande taille, qui peuvent s'ulcérer et saigner. Ces lésions apparaissent dans n'importe quelle zone du tégument cutane, et évoluent plus ou moins rapidement. Retenons que l'aspect des différents types tumoraux est dans l'ensemble relativement semblable, même si certaines tumeurs peuvent avoir des caractéristiques évocatrices. La conséquence directe est la difficulté, voire l'impossibilité d'affirmer le caractère agressif ou inoffensif de la tumeur d'un point de vue clinique et la nécessité d'avoir recours le plus rapidement possible à des examens complémentaires. Ainsi, il n'est pas possible de prévoir le comportement d'un nodule de petite taille, sous prétexte qu'il évolue lentement et semble peu agressif. D'autre part, il faut également noter que certaines tumeurs cutanées peuvent se manifester sous des formes cliniques très déroutantes, difficiles à diagnostiquer au prime abord : rougeur généralisée de la peau, empatement cutané localisé, déformation du chanfrein...
En outre, certaines tumeurs cutanées sont responsables de l'apparition de syndromes dits paranéoplasiques, c'est à dire qui accompagnent son développement, mais sans rapport direct avec sa présence " physique ". Ainsi, on peut observer des vomissements, une diarrhée, un amaigrissement, une soif augmentée, des troubles sanguins, une anémie... Ces signes sont dans certains cas de véritables sonnettes d'alarme qui permettent d'attirer l'attention vers la présence de telle ou telle tumeur de la peau, jusque là passée inaperçue.
Le diagnostic de tumeur cutanée est le plus souvent relativement aisé, puisqu'elle est visible sur le tégument. Attention cependant, car la confusion est facile avec d'autres causes de lésions en relief et, à l'inverse, on peut très facilement passer " à coté " d'une tumeur de la peau. La démarche du clinicien ne doit pas s'arrêter à la reconnaissance d'une tumeur : il devra tout d'abord effectuer un examen général de l'animal, à la recherche d'une atteinte générale, d'éventuelle répercussion sur certains organes internes (poumons, foie...), de l'envahissement des ganglions lymphatiques... Cette démarche est particulièrement importante car elle conditionnera directement le pronostic. Une tumeur isolée est de meilleure augure qu'une tumeur avec métastases dans le poumon et le système nerveux central par exemple. Cette partie du diagnostic se nomme bilan d'extension du processus tumoral. Elle sera impérativement suivie de l'identification précise du type tumoral en cause, par la mise en oeuvre de divers examens complémentaires, dont les plus importants seront la cytologie (examen microscopique des cellules responsables après une ponction de la tumeur) ou l'histologie (examen microscopique des cellules responsables et de leur organisation tissulaire après biopsie de la tumeur). Il est le plus souvent indispensable de faire appel à des vétérinaires spécialisés dans le diagnostic microscopique tellement les types tumoraux en cause sont divers et peuvent aisément être confondus.
La démarche suivante sera l'établissement d'un pronostic, c'est à dire qu'en fonction de l'état général du patient, de la motivation du propriétaire, du type tumoral en cause, et du bilan d'extension, sera appréciée la probabilité de survie à plus ou moins long terme.
Enfin, on pourra décider de traiter la néoplasie. Retenons à ce sujet que plus le traitement est instauré précocement, meilleures seront les chances de réussite. En cancérologie chaque instant est précieux, et il est indispensable de réagir vite et bien : l'attentisme ne paie pas et il est potentiellement dangereux, sauf cas particuliers, de laisser évoluer une tumeur cutanée. La chirurgie est indéniablement l'élément thérapeutique de choix en oncologie cutanée. Elle sera mise en place précocement, et devra être large : il ne faut en effet pas laisser en place de cellules tumorales sous peine de récidives. On pourra, selon les cas, lui associer une radiothérapie et/ou une chimiothérapie. En règle générale, les tumeurs à potentiel de récidive locale élevé seront traitées par radiothérapie, celles qui métastasent par chimiothérapie, et celles qui présentent les deux types de risque par les deux types de thérapeutique associées.

ETUDE SPECIALE

Le propos de cette partie n'est pas d'être exhaustif, mais d'exposer brièvement les types tumoraux les plus fréquemment rencontrés dans la peau du chien, ou ceux qui peuvent prendre un aspect peu typique mais qui doivent constituer des signes d'appel de cancer cutané.

LES MASTOCYTOMES

Il s'agit des tumeurs cutanées les plus fréquentes chez le chien, qui représenteraient selon les études épidémiologiques entre 9 et 21 % de tous les types tumoraux cutanés. La cellule d'origine est le mastocyte. C'est une cellule habituellement rencontrée en faible nombre autour des vaisseaux de la peau, et qui assure un rôle de surveillance immunologique. Certaines races sont prédisposées au mastocytome de la peau : principalement le Boxer, qui à lui seul constitue près de 20 % de tous les cas décrits. Il sera donc toujours important dans cette race de suspecter un mastocytome en cas d'apparition d'une masse cutanée. D'autres races sont fréquemment atteintes : en particulier les Labrador Retriever et les Terriers.
Cliniquement cette tumeur est particulièrement déroutante car elle peut se manifester sous des formes très différentes et surtout être très atypique. Classiquement, elle apparait sous la forme d'un nodule de plus ou moins faible diamètre, parfois rouge et hémorragique (photos n°1 et 2). La manipulation de cette
masse peut s'accompagner d'une rougeur de la peau adjacente, connue sous le nom de signe de Darrier, due à la libération par les cellules tumorales de substances inflammatoires dans la peau. Certains mastocytomes se présentent sous la forme d'empâtements oedémateux, volumineux, localisés autour du fourreau ou du scrotum, ou sous la forme de volumineux envahissements de la cuisse. Ces aspects inhabituels devront être reconnus précocement pour augmenter les chances de survie de l'animal.
Le mastocytome s'accompagne d'un certain nombre de manifestations générales, non directement liées à la masse tumorale, ou syndromes paranéoplasiques. Le plus fréquent est une ulcération digestive, associée à des vomissements et une diarrhée, mais il peut également s'agir de troubles hématologiques (saignements, anémie...) ou nerveux. Ces signes peuvent dans certaines circonstances, dans une race prédisposée, faire rechercher la tumeur cutanée jusqu'alors passée inaperçue. Il n'existe pas un mais des mastocytomes. En fonction de critères cliniques et microscopiques, on distingue des tumeurs bénignes, des tumeurs malignes et des tumeurs intermédiaires. Les tumeurs malignes sont très agressives et provoquent rapidement (en quelques semaines à quelques mois) l'apparition de métastases principalement localisées dans les ganglions lymphatiques, dans le foie, la rate et les poumons, à l'origine de la mort de l'animal. Les tumeur bénignes sont de faible gravité.
Dans tous les cas, l'exérèse chirurgicale est indiquée, associée parfois à des traitements plus radicaux comme la radiothérapie, la corticothérapie et la chimiothérapie.

Photo 1 : Volumineux mastocytome ulcéré sur la face latérale de l'épaule chez un Boxer.

Photo 2 : Aspect très infiltrant et ulcéré d'un mastocytome d'un membre chez un colley.

LE CARCINOME EPIDERMOIDE

Cette tumeur est plus rare, mais est relativement caractéristique car elle survient suite à des expositions prolongées au soleil, dans des localisations particulières comme les pavillons auriculaires ou d'autres zones peu velues. Une caractéristique est la rapide évolution vers des lésions très ulcératives et térébrantes, qui lui donnent un aspect inquiétant (photo n°3). Cette tumeur est le plus souvent agressive localement, et a tendance à récidiver après la chirurgie, mais ne donne que rarement des métastases. Une forme particulière mérite d'être reconnue chez les chiens à robe noire. Il s'agit alors de lésions localisées au niveau des extrémités digitées, souvent pigmentées, qui sont très agressives, envahissent les tissus sous-jacents, y compris la phalange osseuse, et peuvent métastaser sur d'autres pattes. Ces localisations aux doigts sont très péjoratives et doitvent impérativement faire l'objet d'un diagnostic précoce et d'un traitement très agressif : amputation du doigt, ivoire du membre en entier lorsque la dissémination a commencé. La radio-thérapie est également indiquée.

Photo 3 : Carcinome épidermoïde sur la partie distale du fourreau chez un Beauceron.

PAPI LLOMES

Il existe deux formes de papillomes chez le chien. La forme du jeune est d'origine virale, souvent multiple, et se localise au niveau de la peau et des muqueuses (bouche, oeil) (photo n°4).
La forme de l'adulte est le plus souvent unique, localisée au niveau de la face. Les tumeurs sont de petite taille, parfois pédiculées. Elles sont aisément reconnaissables à leur aspect. Les tumeurs de l'animal âgé doivent être extirpées chirugicalement lorsqu'elles ont tendance à s'accroître, alors que les tumeurs du jeune ont tendance à régresser spontanément en quelques mois et ne doivent être traitées que lorsqu'elles représentent une gêne pour l'animal.

Photo 4 : Papillomes multiples dans la cavite buccale dun jeune Dogue Allemand

CIRCUMANALOMES

Ces tumeurs sont localisées au pourtour de l'anus chez le chien, puisqu'elles dérivent des glandes circumanales, qui sont des glandes sébacées modifiées. Leur apparition est d'origine hormonale, associée à une hypersécrétion d'androgènes, hormones mâles. Elles sont donc principalement rencontrées chez le chien mâle, et sont de bon pronostic dans l'ensemble. Leur traitement est parfois délicat lorsqu'elles sont situées très près de l'anus, rendant leur accès chirurgical difficile (photo n°5). Il faudra alors avoir recours à des techniques particulières comme la cryochirurgie. La castration des animaux atteints est indispensable sous peine de voir apparaître des récidives. Parfois des traitements hormonaux peuvent être utilisés en remplacement.

 

Photo 5 : Volumineux circumanalomes chez un chien Caniche.

HISTIOCYTOME

Cette tumeur est extrêmement fréquente chez le jeune chien. Elle est très typique car elle apparaît sous la forme d'un nodule de faible diamètre, rouge, sans poil et parfois ulcéré, siégeant préférentiellement sur la face et les extrémités (photo n°6). Microscopiquement, il s'agit d'une tumeur extrêmement agressive avec tous les caractères de la malignité, mais en fait, cliniquement, il s'agit d'une tumeur bénigne qui évolue spontanément vers la régression sans traitement.

LIPOME

Il s'agit d'une tumeur relativement fréquente, que l'on retrouve préférentiellement chez des femelles agées. Elle est relativement caractéristique, car elle apparaît sous la forme d'une masse localisée sur le thorax, de consistance molle et fluctuante, d'évolution lente. La ponction et l'examen au microscope permettent assez aisément d'en faire le diagnostic et une exérèse chirurgicale est dans la majorité des cas suffisante dans le cadre du traitement. L'obésité est un facteur prédisposant et il est important de mettre en place un régime hypocalorique afin d'éviter les récidives.

Photo 6 : Histiocytome localisé sur la paupière chez une chienne Korthals.

 

MYCOSIS FONGOIDE

Il s'agit d'une tumeur particulière, due à la multiplication de cellules du système immunitaire (les lymphocytes) dans la peau. On en distingue plusieurs types en fonction de la localisation dans la peau. En tout état de cause, la tumeur est très agressive. La clinique est particulière, avec une phase de début peu évocatrice qui se manifeste par des démangeaisons et des rougeurs localisées ou généralisées de la peau. Après plusieurs semaines à plusieurs mois d'évolution, peuvent apparaître des plaques, des nodules ou des ulcérations cutanées, qui sont plus significatives. Malheureusement, cette tumeur a une tendance marquée aux métastases, dans tous les organes lymphoïdes (rate, foie, moelle osseuse...) et provoque rapidement la mort de l'animal si un traitement n'est pas mis en place. Ce dernier doit être très interventionniste : corticoides, chimiothérapie...

CARCINOMATOSE MAMMAIRE

Heureusement relativement rare, il s'agit d'un des types tumoraux les plus malins rencontrés au niveau cutané. En fait, ce sont des métastases cutanées de tumeurs mammaires. Les cellules cancéreuses issues d'une tumeur mammaire s'infiltrent par les vaisseaux lymphatiques, qu'elles pénètrent, et détruisent. Elles ont alors rapidement tendance à la destruction locale et à l'envahissement des tissus cutanés sous-jacents. On voit apparaître des lésions importantes, situées le plus souvent au niveau des espaces inguinaux ou des ars. Rougeurs, plaques, nodules, lésions de type cellulite (ulcères, fistules, peau épaissie) sont rencontrés... La biopsie cutanée est catastrophique, montrant des emboles de cellules cancéreuses un peu partout dans la peau. Aucun traitement n'est efficace, et l'euthanasie est le plus souvent nécessaire.

CONCLUSION

Un grand nombre de tumeurs peut être rencontré au niveau cutané, depuis le plus bénin jusqu'au plus malin. Il faudra donc être attentif au développement de lésions évocatrices, principalement sous la forme de nodules, plus ou moins ulcérés, en relief, qui devront chez un animal âgé faire consulter rapidement, afin d'établir la réalité du phénomène tumoral, apprécier précisément son type, et les risques inhérents : plus le diagnostic sera précoce, meilleures seront les chances de succès thérapeutique et la survie de l'animal.

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